fantaisieallemande

Fantaisie allemande de Philippe Claudel
Stock
Collection "La Bleue"
En librairie depuis le 23 septembre 2020
120 pages, 18 €

Philippe Claudel cite en exergue le si réaliste Thomas Bernhardt : « L’Allemagne a une haleine de gouffre. » Terrible formule qui trouve sa réalisation dans ce roman décomposé où les personnages reviennent, comme dans une ronde que même la mort ne peut interrompre. Un soldat (un déserteur ? un rescapé ?) croit trouver refuge et trouve la fin. Un homme âgé ressasse un passé qui n’en finit pas, et l’on apprend qu’il est le père de Viktor. Qui est Viktor ? Un soldat ou un salaud, ou les deux ? Une fille mal dégrossie, cruelle, maltraite le pensionnaire d’un hospice, mais qui est le plus cruel d’entre eux, puisque l’homme si paisible chantonne à son heure des marches nazies ? Le peintre expressionniste allemand Franz Marc est-il mort à Verdun en 1916 ou au contraire au cours de l’Aktion qui élimina les handicapés physiques et mentaux ? Qu’est-ce que la petite (« die Kleine ») va faire du cadavre carbonisé couché en gisant dans l’usine où elle s’égare et joue ?

En musique, la fantaisie est une composition  permettant à son compositeur de sortir des cadres classiques. Elle est bien souvent composée d'une succession de thèmes qui peuvent sembler ne pas être organisés.

Fantaisie allemande semble être une succession de nouvelles sans réelle composition littéraire qui les lierait entre elle. En effet, Philippe Claudel passe d'une uchronie à une biographie d'artiste-peintre, au portrait d'une très vieille personne qui revit sans cesse un passage de sa jeunesse...

Et si, chaque histoire semble différente de la précédente, elles sont pourtant toutes liées par ce Viktor qui toujours est présent, en filigrane... soit qu'il passe en arrière-plan soit qu'il soit l'élément central du texte.

Mais, pourtant, à la fin de ce recueil sombre et quelquefois dérangeant, nous ne saurons jamais vraiment qui est Viktor.

Peut-être parce qu'il est un peu de chacun de ses personnages propulsés dans cette période terrible qu'est la Seconde Guerre Mondiale : un peu de ce soldat allemand déserteur (ou rescapé on ne saura trop dire), de ce vieil homme qui revit inlassablement la plus belle soirée de sa vie, de cette fille maltraitante ou de ce vieillard impotent qui chantonne des chants nazis...

Au fil de ces cinq textes, Philippe Claudel joue avec le sentiment de fascination-répulsion qu'il peut avoir pour ce voisin qu'est l'Allemagne, à la fois si proche et au passé si difficile à oublier.

Entre recueil de nouvelles et roman décomposé, Philippe Claudel donne à l'Allemagne une dimension imaginaire, un lieu dans lequel il réinvente l'histoire d'hommes et de femmes, teinté de ce que l'Histoire a imposé... créant des tranches de vie à la fois sombres, teintées de violence (consciente ou inconsciente) rappelant que, quoiqu'il en soit, il est impossible de juger ceux qui ont dû s'adapter et faire avec les armes physiques et psychologiques dont ils disposaient pour survivre.

Cinq textes qui semblent à la fois être distincts les uns et des autres et indubitablement liés par des destins individuels au collectif commun qui brisait tous les repères.

Un recueil douloureux, déconcertant et à la fois fascinant !

La première phrase :

"Ce n'était pas le froid qui l'avait réveillé mais une sensation confuse et qui le reste longtemps encore,
alors que son sommeil peu à peu s'effilochait."

Et pour d'autres avis, n'hésitez pas à rendre visite à Doucettement, Les chroniques de Koryfée, Les yeux dans les livres...