Joie

Joie de Clara Magnani
Sabine Wespieser Editeur
En Librairie depuis le 2 février 2017
175 pages, 17 €

Rome, 2014, fin de l'été. Alors qu'il lisait sur sa terrasse ensoleillée, le coeur de Giangiacomo – dit Gigi – s'est arrêté. Une mort rapide, sans douleur, comme il l'avait toujours souhaitée, se souvient sa fille Elvira, appelée en urgence. Gigi venait de fêter ses soixante-dix ans. Quelques jours plus tard, sous une pile de relevés bancaires, la jeune femme tombe sur un manuscrit inachevé. Elle pense à la trame d'un film – Gigi était cinéaste –, mais, au coeur du texte, découvre une certaine Clara, une journaliste belge. 
Son intuition lui souffle qu'elle doit exister. Elvira comprend que le récit de Gigi correspond à sa partie d'un livre qu'ils avaient décidé d'écrire ensemble, pour se prouver leur amour. Clara y aurait répondu par sa propre version de l'histoire. S'absorbant dans les pages de Gigi, Elvira y retrouve la proximité qui la liait à lui, mais comprend aussi la matière infiniment précieuse dont était tissé son amour pour cette femme rencontrée quatre ans auparavant. 
Un amour de la maturité, vécu comme une nouvelle vie parallèle, qui n'enlèverait rien à leurs existences établies : Clara, elle aussi, est mariée, heureuse, mère de deux fils. Gigi écrit le bonheur des retrouvailles, dans sa maison de Sardaigne notamment, l'abandon des corps, les rires, les films des cinéastes qu'il admire, Antonioni et Rossellini, vus et revus ensemble. Clara et Gigi parlent beaucoup : elle veut tout savoir de sa vie passée, de ses années militantes, lui aime la faire rire, lui racontant d'invraisemblables anecdotes. 
L'histoire familiale de Gigi revient souvent dans leurs conversations, qui a marqué ses choix d'adulte. Surtout la mort de son père, tué en 1945 par des fascistes après des années de combat dans le rang des partisans. La politique est au coeur de son travail de cinéaste : sa rencontre avec Clara remonte à la sortie de son dernier film, sur Gramsci. Elle était venue à Rome pour l'interviewer. Clara écrira à son tour sa partie. 
Sans doute l'insistance d'Elvira, qui a retrouvé sa trace, a-t-elle été déterminante. Entre chagrin et révolte – Gigi n'était pas censé partir sans qu'ils aient pu discuter ensemble de leur projet –, elle commence par imaginer ce qu'auraient été ces échanges. Des disputes de couple clandestin, l'un contestant la version de l'autre, dans un fatras d'émotions. Mais à quoi bon ? Avec qui partager un secret naguère si léger, comme s'il fallait dans la solitude expier les amours illicites ? Clara entame alors ce qu'elle appelle un diario di una mancanza, un journal d'absence – Clara s'exprime dans sa langue, en français, même si, avec Gigi, elle parlait l'italien, parfois l'anglais, dont les expressions émaillent le texte. 
Au fil des jours, c'est aussi à Elvira qu'elle va s'adresser. Avec pudeur, avec délicatesse, Clara évoque pour la jeune fille au seuil de sa vie sentimentale la plénitude de cet amour caché qui coexistait si bien avec sa vie au grand jour. Pure bliss, gioia, joie, avait coutume de répéter Gigi.

Comment peut-on définir Joie, ce premier roman de Clara Magnani ?

Il s'agit tout d'abord d'un roman choral porté par trois voix différentes, deux sont féminines, l'une est masculine.

Tout commence par Elvira, cette jeune femme qui est appelée en urgence parce que son père est décédé, paisiblement, assis au soleil de Rome, en train de lire.... Une belle mort en quelque sorte, même si Gigi n'a que soixante-dix ans !
Mais Elvira ne s'attend pas à découvrir, cachée dans ce qu'elle prend pour un scénario en court d'écriture, une autre facette de son père, cet homme vif, brillant et bon vivant.... mais qu'elle soupçonnait tout de même un peu !

"Que j'étais bien dans mes vies. Toutes mes vies.
Parce que, quand même, il n'y avait pas qu'une vie dans la vie,
tu étais bien placé pour le savoir..."

En effet, au fil des pages, et par la voix de son père, Elvira découvre petit à petit un homme amoureux de la vie et de tous ses plaisirs, un homme qui aime profondément sa femme et ses enfants mais qui aime aussi d'autres femmes et plus particulièrement Clara !

Clara, la troisième voix, a 20 ans de moins, est mariée, a deux enfants, est journaliste.... et aime prendre l'avion pour savourer quelques jours, ailleurs, avec Gigi.

"Dans ces endroits -c'était vrai pour tous les lieux où nous nous trouvions ensemble-,
nous créions notre petit cosmos personnel."


Tous deux, pendant plusieurs années, vivront une histoire d'amour intense et douce à la fois révélée au fil d'anecdotes, de souvenirs doux ou amers mais toujours belle !

Il s'agit ensuite d'un roman infiniment moderne puisque Clara Magnani ne se contente pas d'un récit classique et préfère ponctuer son histoire des autres moyens de communication offerts à ce couple : interview, mails, extraits de journal intime..... 
L'ensemble apporte alors un brin de modernité à ce sujet déjà bien souvent traité en littérature.

Et puis, enfin, Clara Magnani n'apporte aucun jugement de valeur quant à l'adultère (bien qu'il s'agisse très certainement plutôt de polyamour !), mais avec Joie, offre un récit tendre, doux, poétique et sensuel sur ce que chacun de nous recherche : L'Amour !

Un très joli récit à clés, aux multiples références et aux allusions douces, à découvrir pour se laisser bercer, tendrement par la chaleur de l'Italie chère à son personnage principal : Gigi.

Et si  Joie est une si belle ode à l'amour, peut-être est-ce que parce le nom de son auteur est à la fois un pseudonyme et le nom de l'un des personnages du roman.

Mais après tout, s'agit-il véritablement d'un roman ?

La première phrase :

"2014. Un matin de septembre. Ensoleillé. Mon père était en train de lire lorsque son coeur s'est arrêté."