Le Confessionnal

Bonjour Messieurs, tout d’abord, merci de m’accorder cet entretien, surtout sans rien à boire.

Première question, que vous avez déjà dû entendre des dizaines de fois, comment décide-t-on d’écrire à quatre mains un livre ?

Ludovic Lavaissière : Nous concernant il ne s'agit pas d'un « coup marketing » vu que nous sommes tous deux d'illustres inconnus. Il s’agit d’une histoire d’amitié, on se pratique depuis 2004, on a lu les mêmes auteurs et de ce fait nos styles sont assez proches. Nous avons aussi une conception de l’écriture similaire ; pour nous l’atmosphère et le style comptent davantage que l’histoire en elle-même. Et ce qui est enthousiasmant dans le fait d'écrire à deux c'est que ça génère une maxi-dose d'émulation ! On se renvoie la balle et il faut taper toujours plus fort pour épater l’autre, le faire marrer et cætera.

Richard Tabbi : J’ajouterai une chose essentielle : la complémentarité. Car si nos styles sont assez proches, quoiqu’en même temps suffisamment différents pour s'enrichir l'un l'autre, nous avons aussi une méthode de travail et une manière d’aborder l’écriture qui sont parfois aux antipodes. Et c’est là que c’est intéressant, stimulant, passionnant... Car de la confrontation nait un objet inédit que ni Ludovic, ni moi, ne serions capables de concevoir et de finaliser en solo. Ainsi émerge une "3e voix" qui condense nos singularités pour en faire un hybride quantique.

Dans certains livres écrits par deux auteurs, chacun s’occupe d’un personnage, et donc souvent les chapitres sont faits soit par l’un, soit par l’autre, dans le cas de Moi et ce diable de blues, cela ne me semble pas très possible, non ?

LL : Effectivement chacun de nous a écrit pour tous les personnages, c'est d'ailleurs également ce que nous sommes en train de faire pour la suite des aventures de Valdès en cours d'écriture. Pour Moi et ce diable de Blues, on s’est réparti les chapitres au fil de l'eau et en fonction de notre désir de développer telle ou telle idée. Au final on écrivait un chapitre chacun de notre côté, simultanément, puis l'on se retrouvait pour « visiodéconner » à l’heure de l’apéro, pour lisser le tout, apparier nos styles et accoucher d'une voix commune. Le fond comme la forme n'ont cessé d'évoluer jusqu'à l'ultime correction des épreuves.

RT : Absolument, chacun de nous a mis la main à la pâte afin de modeler à sa pogne chacun des personnages, ce qui à mon sens les a rendus plus riches et plus complexes, plus tordus aussi, pour certains...

LAVAISSIERE©Stephen Bernard
Ludovic Lavaissière
Crédit Photo : Stephen Bernard

Lorsque l’on crée un personnage comme Javier Valdès, aussi déshumanisé, dépravé, presque clochard, on est dans quel état d’esprit ? C’est une caricature ? Une exagération d’un mal-être que pourraient ressentir certains flics ? Ou simplement un délire d’auteurs ?

LL : Les trois mon capitaine. J'avais envie de jouer avec ce cliché du flic imbuvable et vide-bouteilles, de le pousser à l'extrême. L'archétype de l'antihéros façon David Goodis, marginal, déchu, clochardisé, cuitard et paumé plane sur le livre. Ses personnages m'ont beaucoup inspiré pour définir la personnalité de Valdès. Ça, et les enquêteurs foireux de Ken Bruen, l’indécrottable Béru de San-Antonio et les pastiches de polar comme Pulp de Charles Bukowski ou Un privé à Babylone de Richard Brautigan. L'usage de l'argot et des figures de style, l’onirisme, ce goût pour une sexualité perverse me viennent en partie de mes lectures. Le lieut' est donc une hyper-caricature, sa femme cannée le hante, il s'est englué dans la gnôle et les paradis artificiels (qui ne refoulent pas les damnés). Mais en même temps, certains lecteurs (dont l’incontournable Concierge Masqué) nous ont déclaré qu'ils n'avaient encore jamais chaussé les pompes d’un personnage aussi déjanté. Ce qui donne donc une certaine originalité au cliché que nous avons « dévoyé ». Nous nous sommes bien éclatés avec ça. Cela dit, pour avoir un beau-père ex-flic, le mal-être du poulard est une lecture possible. De même qu'il s'agit d'un pur délire d'auteurs. Le trip de sales morbacs refusant de grandir et de verser dans l’exactitude absolue, le documentaire réaliste, inattaquable mais souvent chiant comme l'annuaire…

RT : Personnellement, j'avais constamment "L'amour est un chien de l'enfer" de Charles Bukowski à l'esprit lors de la rédaction, le titre, je crois, résume assez bien la "psychologie" valdésienne, ou son absence... Un autre alcoolo notoire, écorché vif, d'une sensibilité exacerbée est entré dans l’arène de mon cerveau déglingué : Gainsbourg. Ou comment se tuer à petit feu parce que because.

Valdès et Ivanovic forment vraiment un tandem de choc, à l’opposé l’un de l’autre, mais avec une certaine complicité quand même, puis ils sont attachants, pas pour les mêmes raisons bien sûr, mais, on les aime. Est-ce qu’on les retrouvera dans d’autres aventures ?

LL : Hé, hé, il est effectivement prévu que le lieutenant Valdès s’enlise dans de nouveaux cloaques.

RT : Je note, Stanislas, que tu utilises le mot "aimer" en parlant de Javier Valdès. Donc soit tu es à enfermer, soit tu fais partie du club des écorchés vifs avec plaie ouverte au niveau du palpitant, ce qui n'est pas plus vivable...

TABBI©Patrick Jouanneau
Richard Tabbi
Crédit Photo : Patrick Jouanneau

Pour cela que j’écris mon cher Richard… Pour une fois je connais vraiment tous les lieux de l’action par cœur, Ludo tu es toujours sur le Havre, Richard, toi tu y as vécu, le Havre , on l’aime ou l’on aime pas son architecture, mais par contre des falaises, des bunkers, une plage, un port, des docks, le lieu est source magnifique d’inspiration, d’autres polars de prévus sur cette ville ?

LL : Si Moi et Ce Diable de Blues s’ancre au Havre, il propose également à ses lecteurs de bourlinguer de la Pologne à l'Afrique du Sud. Quant au prochain « opus » on verra notre Valdès se fixer au Havre puis s’envoler pour de nouvelles aires de jeux... Il se trouve que Le Havre est la ville que je connais le mieux vu qu’on se fréquente depuis quarante carats ! C’est pour moi la ville du polar par excellence, le théâtre idéal pour une « fliction ». Ses Docks remplis d'Histoire, ses falaises saturées de bunkers et d'épineux, ses pavetons canardés par d’inlassables giboulées et ce, quelle que soit la saison... L'amour vache que le lieutenant Valdès éprouve pour Le Havre me correspond pleinement. La ville est tout de même plus agréable à vivre que ce que Moi et Ce Diable de Blues laisse entendre… mais c’est un « roman noir ».

RT : Que dire de plus sinon qu'en l'an 2000 j'ai quitté un petit village de Haute Provence de 300 habitants pour débarquer au Havre. Je logeais au camping de la forêt de Montgeon et je dois dire que j'ai immédiatement été happé, englouti, séduit, fasciné par cette ville, sa démesure, sa dimension portuaire, sa diversité, sa schizophrénie... Bref, un décor à la mesure des histoires qui me hantaient, gris béton, ciel noir, et la mer pour rêver de 

Un tandem littéraire est né, que comptez-vous faire, toujours écrire ensemble, alterner les solos et les duos, ou bien était-ce simplement un exercice ?

LL : Un tandem qui a du pain sur la planche ! Nous bûchons sur une nouvelle « enquête » de Javier Valdès. Je suis ravi de refondre à cette occasion nombre de textes et de personnages qui végétaient dans ma bécane depuis quelques lustres. Et enfin, nous proposerons comme tu le sais notre version de l'Embaumeur Luc Mandoline. En fait écrire en tandem stimule notre imaginaire. Je nous considère davantage comme un groupe de rock que comme une paire d'auteurs. Du coup certaines questions qui semblent tarauder nos confrères ne se posent pas à moi. D'autres auteurs nous ont déjà questionnés au sujet de l'écriture à quatre pognes, il appert que beaucoup ne semblent pas prêts à tenter l'expérience. Question d'ego ? La vérité c'est que, pour nous, ce fut une évolution naturelle. Chacun lisait les conneries de l'autre, on a composé quelques morcifs de Rock indus ensemble puis on a gratté un scénar à quatre pinces... voilà comment tout a commencé. On a cette sorte de groupe donc, Tabbi & Lavaissière, ce qui n'exclut pas les pèlerinages personnels, les « side-projects » pour rester dans le registre musical. Quoi qu'il en soit, pour vous tenir au jus, deux adresses à noter sur vos tablettes : http://lavaissiere-tabbi.blogspot.fr/ et/ou https://sites.google.com/site/tabbilavaissiere/

RT : Personnellement ma cervelle déverse un tel flot de conneries que pas mal de nouvelles, de textes courts giclent dans la mémoire de mon ordinateur et attendent l'occasion d'exister au grand jour... Je suis d'ailleurs en train de mettre la dernière main à un roman qui s'inscrit dans la lignée de mes romans "thérapeutiques", bref, je peux difficilement faire autrement que de faire feu de tout bois, mais c'est bien là le seul moyen qui me permet de ne pas trop ressembler à mes personnages.... Évidemment, Tabbi-Lavaissiere occupe l'essentiel de mon temps d’écriture, et on te laisse là-dessus car toutes ces questions nous ont donné soif... Merci de nous avoir accordé cet entretien et à très bientôt donc !

Merci pour vos réponses mes amis, au plaisir !

Stanislas Petrosky